Les premières années de Gianni Infantino à la tête de la FIFA avaient déjà été marquées par de fortes tensions en interne. Selon une enquête publiée par le quotidien britannique The Telegraph, plusieurs hauts responsables de l’instance mondiale avaient officiellement signalé le comportement du président quelques mois seulement après son élection en février 2016. Des éléments issus d’une enquête de la commission d’éthique, dont l’intégralité n’avait jamais été rendue publique, viennent aujourd’hui éclairer cette période.
Élu président de la FIFA le 26 février 2016, Gianni Infantino s’était rapidement retrouvé au centre de plusieurs accusations. Dès juin de la même année, des responsables de l’organisation avaient déposé des plaintes officielles portant notamment sur l’utilisation de jets privés, certaines dépenses personnelles, sa rémunération ainsi que la nomination de proches à des postes importants.
Sept accusations examinées par la commission d’éthique
L’enquête avait été confiée à Vanessa Allard, alors responsable des enquêteurs de la FIFA et aujourd’hui juge aux îles Caïmans. Après plusieurs semaines d’investigations, celle-ci avait conclu qu’aucun des sept chefs d’accusation ne constituait un manquement éthique de la part d’Infantino. Quatre de ces accusations concernaient notamment cinq déplacements effectués à bord de jets privés. Deux de ces vols avaient été offerts par l’UEFA.
Selon des sources citées par The Telegraph, certains responsables de la FIFA considéraient alors que l’organisation ne pouvait pas se permettre une nouvelle crise au sommet, moins d’un an après la suspension de Sepp Blatter. Le média britannique précise toutefois qu’aucun élément ne permet d’affirmer que Vanessa Allard aurait été influencée par des tiers dans sa décision. Les plaintes faisaient également état de dépenses effectuées avec les fonds de la FIFA. Parmi celles-ci figuraient notamment six paires de chaussures de football pour une valeur de 942 livres sterling, ainsi qu’un smoking destiné à un événement de l’IFAB, évalué à 1 415 francs suisses.
Un salaire jugé «humiliant»
La rémunération de Gianni Infantino figurait également parmi les sujets examinés. En 2016, le président de la FIFA devait percevoir environ deux millions de francs suisses par an, soit près de 1,5 million de livres sterling à l’époque. Un montant qu’Infantino aurait qualifié d’«humiliant». Le dirigeant connaissait en effet le niveau de rémunération de son prédécesseur Sepp Blatter, qui touchait environ 3,6 millions de francs suisses. Lorsque le rapport de la commission d’éthique avait été publié en août 2016, Infantino n’avait toujours pas officiellement signé son contrat de travail. Selon les informations rapportées par The Telegraph, sa rémunération actuelle atteindrait environ 4,4 millions de livres sterling par an.
Des nominations qui avaient suscité des interrogations
La manière dont Infantino avait procédé à certaines nominations avait également été scrutée par les enquêteurs. Le président avait notamment placé plusieurs proches autour de lui, parmi lesquels Mattias Grafström, aujourd’hui secrétaire général de la FIFA, ainsi que Zvonimir Boban et Luca Piazza. Selon le rapport, aucune description de poste n’avait été transmise aux ressources humaines pour ces trois fonctions.
Les services concernés avaient par ailleurs estimé que les rémunérations proposées étaient supérieures aux montants habituellement pratiqués et ne correspondaient pas au plan de recrutement. La commission d’éthique n’avait toutefois pas considéré ces éléments comme une faute éthique. Elle avait estimé qu’il s’agissait avant tout d’un problème de conformité et reproché aux ressources humaines de ne pas avoir suffisamment informé Infantino des procédures internes.
Des jets privés mis à disposition par la Russie et le Qatar
Les déplacements en jets privés constituent l’un des volets les plus sensibles de cette enquête. En avril 2016, les collaborateurs de Gianni Infantino auraient reçu pour instruction d’annuler des billets sur des vols commerciaux à destination de Moscou. Le président de la FIFA, accompagné notamment de Mattias Grafström et Zvonimir Boban, avait finalement voyagé à bord d’un jet privé mis à disposition par Vitali Moutko, alors président de la Fédération russe de football. Le déplacement avait notamment été organisé dans le cadre d’une rencontre avec Vladimir Poutine. En raison d’un retard dans le programme, Infantino n’avait ensuite pas pu prendre son vol commercial pour Doha. Un autre jet privé, appartenant à une filiale de Gazprom, alors partenaire de la FIFA, avait été mis à sa disposition pour rejoindre le Qatar.
Après un nouveau retard lors de sa rencontre avec l’émir du Qatar, les autorités qatariennes avaient également fourni un jet privé afin de permettre à Infantino de rentrer à Genève à temps pour une réunion. Malgré ces éléments, la commission d’éthique l’avait innocenté concernant ces déplacements. Le code d’éthique de la FIFA interdisait pourtant à son président d’accepter des cadeaux dépassant une «valeur symbolique» et lui demandait de les refuser «en cas de doute».
Une visite au pape François au cœur des interrogations
Un autre déplacement avait particulièrement retenu l’attention des enquêteurs : celui effectué à Rome après la finale de la Ligue des champions 2016 à Milan. Infantino avait voyagé à bord d’un jet privé appartenant à l’homme d’affaires russe Leon Semenenko, accompagné de son épouse Leena Al-Ashqar et de sa mère Maria. Devant les enquêteurs, le président de la FIFA avait expliqué que ce voyage constituait un cadeau destiné à sa mère italienne, qui avait émigré en Suisse et travaillé pendant plusieurs années dans un kiosque à journaux.
À Rome, Infantino avait rencontré le pape François et lui avait offert un maillot Adidas spécialement conçu ainsi qu’une médaille de vainqueur de la Ligue des champions. Le dirigeant avait cependant affirmé que cette visite était «de nature purement privée», alors qu’il avait été invité dans le cadre de ses fonctions de président de la FIFA. Vanessa Allard l’avait une nouvelle fois innocenté d’un éventuel manquement, tout en formulant une réserve importante. Elle avait estimé qu’«on pourrait considérer qu’il n’a pas agi avec une intégrité totale», considérant qu’Infantino avait mélangé les dimensions officielles et privées de son déplacement.
Le conflit avec Domenico Scala
L’enquête avait également mis en lumière les tensions entre Infantino et Domenico Scala, alors président de la commission d’audit et de conformité de la FIFA. Scala avait démissionné en mai 2016 après une décision donnant au Conseil de la FIFA le pouvoir de nommer et de révoquer les présidents des commissions, une réforme qui renforçait considérablement le pouvoir du président de l’organisation. Le salaire d’Infantino avait également alimenté leur conflit. Le président de la FIFA avait reconnu devant le Conseil qu’il avait refusé de signer le contrat qui lui avait été proposé.
«Je n’ai pas signé un contrat que m’avait proposé le président de la commission d’audit et de conformité. Je n’ai pas accepté cette proposition. C’était une proposition que j’ai trouvée humiliante», avait déclaré Infantino en mai 2016. La commission d’éthique avait considéré que les règlements de la FIFA ne permettaient pas de retenir sa responsabilité dans cette situation, même si les règles de gouvernance attribuaient à la sous-commission des rémunérations le pouvoir de fixer le salaire du président.
Une enquête qui a marqué le début du règne d’Infantino
Selon The Telegraph, la plupart des responsables de la FIFA ayant déposé des plaintes ou témoigné dans cette affaire ont finalement quitté l’organisation. Ces anciens dirigeants et cadres auraient ainsi été parmi les premiers témoins des méthodes de gouvernance de Gianni Infantino. Pour le quotidien britannique, son blanchiment par la commission d’éthique en 2016, puis le départ de Domenico Scala, ont constitué des étapes importantes dans la consolidation du pouvoir du président de la FIFA.







